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Full Text: Anthropos, 16/17.1921/22

Un totem Nigérien. 
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un autre pot, quand Yéké 1 (seul serpent qui pénètre dans les maisons entre 
tenues et bien balayées) se souvenait de choisir pour son logement celui où 
l’on avait coutume de faire la cuisine. 
A Ukpo où j’ai déjà la population et le chef sauvant la vie d’une tortue, 
j’ai assisté à une scène plutôt sentimentale de dévotion envers le reptile-totem- 
carapaconné. J’ai rencontré une femme en pleurs, courant avec une enveloppe 
pressée contre le cœur, et pérorant de l’accent le plus pathétique: 
— Mon Père, qu’ai-je donc fait?! Je ne puis pas deviner ce que tu 
prétends. Tu es venue jusque sur le seuil de ma porte... Mais tu ne me le 
dis pas! Je t’emmène chez toi de nouveau. Mon Père, ne m’en veuilles pas! 
Comme dans une obsession surnaturelle, elle ne répondait pas à qui 
l’interpellait: Je l’ai faite suivre d’un enfant, curieux de ce qu’elle deviendrait... 
En arrivant à l’entrée de la forêt, elle sort de son sein une petite tortue, la 
dépose avec tendresse sur les feuilles mortes, et s’en va toute satisfaite du 
devoir accompli. 
A Adazi, dont j’ai aussi montré le zèle à défendre un pauvre chélonien 
contre un instituteur gourmand (que l’on laissait d’ailleurs être aussi gourmand 
qu’il lui plairait, tant qu’il s’agissait seulement des chèvres-tabou par la 
consécration aux fétiches) j’ai vu l’enterrement pieux d’un autre petit frère à 
carapace. Un laboureur l’avait trouvé mort dans sa ferme. Il l’enveloppa du 
linceuil de funérailles iboes, une natte, lui fit creuser une fosse, ensuite le 
fossoyeur et lui-même sont allés l’y déposer, avec un cérémoniel où il ne 
manquait que les pleureurs et pleureuses. 
A propos d’autres bêtes, du boa même, ou éké, j’ai entendu des étrangers, 
récemment arrivés dans une contrée, s’enquérir si les gens du pays les 
«sacraient» (pour traduire au vif le vocable indigène, naso , ou naso nso ). De 
la tortue on ne se donnait même pas la peine d’enquérir. C’était entendu. 
Elle n’est nulle part un tabou ordinaire. Son caractère sacré n’est pas 
non plus particulier à certaines agglomérations. C’est apparemment un totem 
de la race iboe toute entière. 
C’est malheureux qu’il n’y ait pas de monuments dans le pays, que 
la tradition soit nulle, que les vieux sachent à peine raconter des histoires 
pour amuser les gens oiseux, ou tout au plus leurs faits et gestes personnels, 
le nombre d’ennemis qu’ils ont tué, mangé avec leurs familles, et dont ils 
gardent encore fièrement les crânes comme des trophées, dont on se défera 
le jour de leur propre mort! Il n’y a pas de curiosité historique, ni de souci 
des origines. L’on est ainsi privé du plaisir de surprendre les liens de cette 
parenté, ou le pacte de cette alliance étroite, entre une race d’hommes et 
une* race de reptiles. Contentons-nous de constater cette parenté et cette 
alliance-là, avant que les traces en disparaissent totalement. 
-<s t> 
1 Seul le jeune éké, encore tout petit (un mètre en longueur), s’avise d’entrer ainsi dans 
les villages. Le grand boa adulte vit dans la grande forêt.
	        
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